Gérard Filippi, entomologiste au service de la biodiversité
Publié par Mauna Kea dans Témoignages Le
26/02/2025 à 11:57
Gérard Filippi est un naturaliste et entomologiste passionné, fondateur de l'ONG Microland. Depuis plus de quatre décennies, il se consacre à la biodiversité et à l’étude des insectes. Son parcours, marqué par une curiosité insatiable et une soif de découvertes, l’a mené des forêts tropicales du Gabon aux montagnes de Madagascar.
À travers son association Microland, il œuvre pour la conservation de la biodiversité, notamment à São Tomé-et-Principe, où il mène des recherches innovantes et des projets de préservation en collaboration avec les populations locales.
Passionné depuis l’enfance
Enfant, Gérard passe son temps dans la nature à débusquer et observer des insectes. À l’âge de 6 ans, il reçoit de sa mère un splendide papillon exotique dans une boîte. Ce grand papilionidé du Pérou provoque un véritable choc chez Gérard, qui va chercher à en savoir plus sur son milieu de vie d’origine. De là lui vient cette envie de voyager qui lui fera faire le tour du monde.
Plus tard, il découvre un magnifique papillon jaune dans la vitrine d’un collectionneur. C’est une comète de Madagascar, un papillon trop cher pour que sa mère puisse le lui offrir. Qu’à cela ne tienne ! Adulte, il ira à Madagascar et en ramènera un spécimen.
Le choix du terrain
Après avoir décroché son Bac, Gérard Filippi entreprend des études d’océanographie. « Il faut savoir qu’à l’époque, le choix des études était beaucoup plus restreint qu’aujourd’hui. Il n’existait évidemment pas de Master en Entomologie. Comme je suivais avec passion les expéditions du Commandant Cousteau, qui incarnait pour moi le voyageur aventurier, je me suis tourné vers l’océanographie. »
Les premières années d’études sont ardues et très théoriques. Très vite, Gérard se rend compte que cette discipline débouche sur une vie de laboratoire, bien loin de la liberté à laquelle il aspire. Il abandonne donc l’océanographie pour se consacrer en autodidacte à sa passion pour l’entomologie.
Pendant plusieurs années, il organise des animations sur les papillons dans les écoles. Il obtient un Certificat de capacité d’élevage de papillons et met sur pied une exposition de papillons vivants qui se déplacera dans toute l’Europe. Cette exposition itinérante, il la nomme Microland, du nom qu’il donnera plus tard à son ONG environnementale.
Au bout d’une douzaine d’années, il commence à se lasser de ces allées et venues à travers l’Europe. Il apprécie de partager sa passion avec le public, mais la dimension scientifique lui manque.
Faire de sa passion son métier
Gérard Filippi veut aller au bout de sa passion. Il entreprend de nombreux voyages au Laos, à Madagascar, au Gabon, au Brésil et au Pérou, afin d’étudier différentes espèces de papillons. « Je suis devenu un véritable globe-trotter de l’entomologie », s’amuse-t-il.
C’est lors d’une exploration dans la forêt des Abeilles, en 1992, qu’il fait la découverte d’un papillon de nuit, de la famille des Saturniidae, inconnu jusqu’alors : l’Orthogoniuptilum filippii. « Je l’ai trouvé au Gabon, en chasse de nuit dans la forêt des Abeilles. Il s’agit de la Lopé, un grand écosystème de savane, avec des poches de forêt primaire, où l’on trouve des espèces très particulières, notamment des Saturniidae. »
Gérard rencontre des scientifiques, participe à des expositions internationales et à des échanges de spécimens. Et surtout, il découvre combien les écosystèmes sont fragiles. Il réalise aussi qu’il est nécessaire d’adopter une approche scientifique pour promouvoir la défense des milieux naturels. C’est dans cet esprit qu’il fonde deux bureaux d’études environnementales :
• Ecotonia, en 2011, qui tente d’allier les préoccupations économiques et environnementales;
• Inveo, en 2020, dont la charte Ville Nature encourage la biodiversité pour un mieux-vivre en milieu urbain.
Cette préoccupation scientifique incite également Gérard à fonder Microland en 2015, une association qui lui permet d’intégrer sa passion pour les insectes à son travail en faveur de la biodiversité.
Microland, une ONG dédiée à la préservation du patrimoine naturel
Selon les propres termes de son fondateur Gérard Filippi, « Microland a un objectif simple : aider les populations locales à valoriser et à conserver la biodiversité qui les entoure en concevant des projets à taille humaine et respectueux de l’environnement : le développement durable dans toute sa simplicité. »
Active à São Tomé-et-Principe, Microland est ouverte à des scientifiques, entomologistes, dont Benoît Gilles, herpétologistes, etc. L’ONG fournit ainsi un volume considérable de données, informations et connaissances aux autorités de l’archipel. À ce jour, elle a rédigé 28 publications et découvert 250 espèces jusqu’alors inconnues. Ces connaissances valorisées par Microland débouchent souvent sur des solutions concrètes de développement durable et d’aide aux populations autochtones.
Plutôt que de multiplier les voyages aux quatre coins du monde, Gérard et ses collègues de Microland ont choisi de mener un travail en profondeur sur un biotope de taille plus modeste. L’ONG en est aujourd’hui à sa huitième mission à São Tomé-et-Principe.
Un travail d’éducation et de formation est également mené avec les guides dans les parcs nationaux, afin qu’ils participent eux aussi au travail scientifique réalisé sur place. Les collaborateurs de Microland partagent volontiers avec des jeunes des méthodes d’identification visuelle des insectes, mais aussi des méthodes de capture, de conditionnement et de conservation des spécimens, dans le but de susciter des vocations.
« Là, j’ai atteint le bout de ce que je recherchais, c’est-à-dire être capable de faire une publication scientifique de A à Z, d’aller chercher les spécimens qui m’intéressent en emmenant avec moi toute une bande de compères passionnés. Je vis une dynamique de groupe super intéressante avec des gens extraordinaires. »
Gérard Filippi parvient parfois à décrocher des financements pour soutenir le travail de Microland, mais ceux-ci restent modestes. Il espère un financement plus important pour pouvoir mener à bien la mission Canopée en 2026 et monter des structures d’observation dans les arbres.
São Tomé-et-Principe, un réservoir exceptionnel de biodiversité
L’archipel de São Tomé possède une biodiversité tout à fait remarquable. En effet, de 22 à 28% des insectes y sont endémiques, dont certains hors-taxonomies. On y trouve des coléoptères issus d’importations et d’échanges commerciaux avec le Brésil ou l’Angola et qui datent d’avant la période de l’esclavage.
São Tomé-et-Principe est situé sur une faille tectonique intercontinentale très ancienne, qui a isolé des populations très particulières et très anciennes qui subsistent encore aujourd’hui.
Sur l’île de Principe, par exemple, on trouve le plus grand longicorne cerambycidae du continent africain. Ce longicorne, nommé Telotoma hayesi a une physionomie très particulière avec des pointes partout sur les pattes. C’est un insecte très archaïque et très beau, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Comme l’archipel est séparé du continent africain de plusieurs centaines de kilomètres, on y trouve une endémie fabuleuse et très ancienne.
Les zones d’observation sont déterminées de façon cartographique. L’architecture géographique et physique de l’archipel est relativement variée, mais sur de grands espaces homogènes, comme la forêt primaire classée par l’UNESCO, les reliefs montagneux de 1500 mètres environ et les pointes volcaniques. L’important, pour Gérard Filippi, n’est pas de quadriller le territoire le plus étendu possible, mais d’approfondir les observations sur une même zone, quitte à y retourner à différents moments de l’année.
Du matériel testé en conditions extrêmes
Comme de nombreux entomologistes et naturalistes, Gérard Filippi se procure régulièrement du matériel auprès de Mauna Kea. “Nous travaillons dans des environnements que l’on pourrait qualifier d’agressifs. Il est clair que sur de tels terrains, un filet à papillon léger, destiné à un enfant ou à un amateur débutant, risque de se casser. Ce que je trouve très intéressant chez Mauna Kea, c’est le piège lumineux, qui est vraiment super, parce qu’il est modulable et qu’on peut l’amener à différents niveaux, sur des terrains en pente, sur des sentiers forestiers, dans la forêt primaire d’altitude… On trouve beaucoup de choses intéressantes chez Mauna Kea. Et il faut les renouveler régulièrement entre les missions entomologiques.”
Les bourses entomologiques, une occasion d’approfondir ses connaissances
Gérard Filippi apprécie les bourses entomologiques. Elles sont pour lui un prétexte pour rencontrer d’autres passionnés d’horizons différents, qui ne sont pas là pour gagner de l’argent mais pour partager leurs connaissances et leur expérience.
« J’aimais tellement les insectes que j’ai mis beaucoup de temps à choisir une famille de prédilection. Ce sont les bourses entomologiques qui m’ont donné le déclic, qui m’ont fait comprendre que s’intéresser à tout ne menait pas bien loin, qu’il fallait faire des choix et approfondir ses connaissances. »
Ce qu’il apprécie moins, c’est la présence de plus en plus fréquente de marchands. Parce qu’ils encouragent une logique de l’accumulation qui peut nuire à la survie des espèces. Alors que les scientifiques, eux, ne prélèvent que ce dont ils ont besoin pour leurs observations.
Témoin de mutations environnementales inquiétantes
Avec ses bureaux d’études, Gérard Filippi réalise des études réglementaires qui définissent de façon très précise quels sont les impacts du développement économique sur la biodiversité, principalement en raison de l’utilisation de substances biocides (pesticides, insecticides…).
En dépit de ses capacités d’adaptation extraordinaires, l’insecte paie un lourd tribut à la pollution agrochimique. « On s’aperçoit qu’il y a un effondrement total de certaines populations d’insectes et notamment des insectes pollinisateurs, qui sont les premiers touchés. Peu de gens savent qu’il existe environ 1.100 espèces d’abeilles sauvages qui ne produisent pas de miel, mais qui pollinisent une immense diversité de fleurs. Leur activité est essentielle à la survie de la nature sauvage. »
La biodiversité, un combat quotidien
À travers son engagement, Gérard Filippi nous rappelle que la préservation de la biodiversité n'est pas une simple question de conservation, mais un impératif pour l’avenir de notre planète. Son travail à São Tomé-et-Principe et au sein de Microland montre l’importance de l’implication locale et scientifique pour faire face aux menaces environnementales.